Directrice de clientèle chez Proches, Axelle Levelut revient sur la communication des pouvoirs publics face à la crise qui touche actuellement la filière oeuf suite à la contamination de près de 250 000 oeufs par du friponil

Après les lasagnes au cheval en 2013, une nouvelle crise sanitaire s’est invitée dans nos assiettes au cœur de l’été. Suite à l’utilisation frauduleuse d’un insecticide, le fipronil, dans des élevages néerlandais depuis plusieurs mois, des millions d’œufs ont été contaminés et commercialisés dans une vingtaine de pays. En France, près de 250 000 de ces oeufs auraient été utilisés par l’industrie des ovoproduits pour réaliser les gaufres, pommes dauphines ou pâtes vendues dans nos supermarchés et consommés dans l’ignorance la plus totale par les Français depuis plusieurs semaines au moins.

Dans un sondage Ifop pour Atlantico publié le 22 août, 42% des Français se déclarent inquiets au sujet de la consommation d’œufs ou de produits alimentaires en contenant. Un « cœur » de 10% se dit même être « très inquiet ». Ce niveau est nettement supérieur à ceux mesurés en 2011 avec la crise du concombre et au début de la crise de la grippe aviaire en 2005. Pourtant, l’ANSES et le Ministère de l’Agriculture n’ont de cesse d’insister sur l’absence de risque pour la santé au regard du très faible niveau de fipronil présent, ce fameux insecticide utilisé frauduleusement par deux entrepreneurs néérlandais. Comment expliquer alors cette défiance, tandis que dans les médias, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Stéphane Travert se félicite d’une communication de crise sans faute ? Ou quand la présidente de la FNSEA affirme sans nuance que la France est « irréprochable » en matière sanitaire ?

 

Le syndrôme de Tchernobyl

Dans ce scandale sanitaire, la responsabilité de la France, premier producteur européen d’œufs (15 milliards d’unités en 2015), est délibérément exclue de la communication des autorités françaises à ce stade. Le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation n’hésite d’ailleurs pas à assurer que «  la France est victime, les entreprises françaises sont victimes, les consommateurs français sont victimes. » Un discours qui ne peut qu’alimenter le degré de défiance déjà important des milieux populaires vis-à-vis des institutions européennes et des industriels de l’agro-alimentaire. Surtout, ce manque de prudence sur le diagnostic ne fait qu’accroître les risques de contradictions, à l’image de ce début de crise.

Lorsque l’affaire des œufs contaminés au fipronil éclate en Belgique, le ministère de l’Agriculture français affirme alors que la France n’est pas concernée par le scandale sanitaire. Mais, quelques jours plus tard, le ministère est tenu de constater que près de 250 000 œufs contaminés au fipronil avaient été mis sur le marché en France entre avril et juillet. Puis, de deux entreprises françaises d’ovoproduits concernées, nous sommes passés à cinq et seize aujourd’hui. Depuis le 17 août, le consommateur français peut aussi voir la liste des produits s’allonger, atteignant déjà, cinq jours plus tard, le nombre de 25. En se dédouanant dans un premier temps des risques encourus par la France dans un marché européen largement interdépendant, le ministère de l’Agriculture a répété une erreur ayant durablement entamé la confiance des Français lors de la crise du nuage de Tchernobyl.

En pleine saison estivale où le gouvernement a été particulièrement mobilisé autour des incendies de forêt, et de la menace terroriste, la crise des œufs aurait sans doute mérité une communication plus accrue. Car, derrière le faible risque pour la santé, la précipitation des Français chez leurs producteurs locaux ne fait que mettre en lumière deux réflexions prégnantes dans le débat public : celle d’un renforcement urgent de la coopération européenne, et ce dans tous les domaines, et surtout, celle du modèle agricole et d’alimentation que nous souhaitons en France.

 

La fin d’une sacralisation du bio ?

Il n’aura pas fallu longtemps aux autorités belges et néerlandaises pour remarquer que, parmi les exploitations touchées par la crise, certaines d’entre elles commercialisent des œufs sous l’étiquette « bio ». Une information largement occultée dans les médias français à l’exception de quelques uns, ainsi que chez ses principaux acteurs comme la FNAB. Malaise ? Face à l’exigence toujours plus grande des Français vis-à-vis de la qualité nutritionnelle et de la durabilité des produits, l’agriculture biologique et les circuits courts ont explosé en France et en Europe ces dernières années.

De véritables modes de vie alternatifs végétariens, végétariens ou flexitariens ont émergé, portés par des stars du grand écran (Pamela Anderson a inauguré cet été un restaurant éphémère vegan à Saint-Tropez), revendiqués par des associations militantes radicales (on se rappelle du « barbecue macabre » organisé par Vegan Impact à Paris en juillet pour sensibiliser l’opinion à la souffrance animale) et même adoptés par la grande distribution à l’image de la famille Mulliez qui défend chez Auchan « du bon, du sain et du local ». Quelle crédibilité sera accordée à ces acteurs lorsque de nouveaux scandales sanitaires viendront toucher la France voire même la sacro-sainte agriculture biologique ?

A l’aune de cette crise, il est certain que le renforcement des normes sanitaires, de traçabilité et d’étiquetage doit tout autant s’appliquer à l’agriculture conventionnelle que biologique. En attendant les prochaines réunions en France et en Europe sur le sujet, les pouvoirs publics et le monde agricole et agro-alimentaire ont intérêt à faire preuve de la plus grande prudence et de modestie dans leurs discours, mais aussi d’optimisme : la France de la COP21 dispose de toutes les clés pour proposer un modèle alimentaire vertueux, ouvert sur le monde et respectueux de l’environnement comme des consommateurs.