18/07/2018 - 12:07

Migrations : vers une dérive des valeurs de nos sociétés ?

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Si le sujet des migrations est depuis de nombreuses années au cœur de débats animés, notamment en Europe, les puissances occidentales semblent avoir ces dernières semaines franchi un cap dont l’horizon semble tendre vers une fermeture progressive des frontières.

 

L’Aquarius sème un vent de panique en Europe

 

Alors que l’Aquarius dérivait sur la méditerranée avec à son bord 629 migrants, les pays européens affichaient soit une fin de non-recevoir à la demande d’accostage du cargo humanitaire, ou bien un silence qui en disait tout aussi long sur leur volonté de répondre à cette urgence humanitaire. En décidant le 10 juin, de fermer ses ports aux bateaux de migrants, le nouveau gouvernement Italien par la voix de son ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, leader de la Ligue, a mis en application les valeurs qui ont conduit à sa récente accession au pouvoir. Cette décision, quoi que prévisible, et ce bateau, ont semé un vent de panique en Europe et une forme d’hystérisation des débats. Pourtant, nous sommes loin des chiffres de la crise migratoire de l’été 2015, quand un million de personnes arrivaient sur le territoire de l’Union Européenne. La montée en puissance de formations de droites extrêmes en Europe a conduit à une centralisation de la question migratoire dans l’agenda politique, et ce alors que les chiffres montrent une forte diminution des arrivées. Elle a aussi focalisé le sujet autour de l’immigration, en occultant totalement l’autre pan de ce phénomène, celui de l’émigration. Pourtant, en France, entre 2006 et 2015 le nombre de sorties a progressé de 110 000, dont 50 000 du fait d’immigrés qui ont quitté le territoire. Le solde migratoire en France (la différence entre les entrées et les sorties) se situe ainsi actuellement autour de 60 000, contre plus de 100 000 au début des années 2000.[1]

 

En se déchirant sur l’accueil de ces 629 migrants, les puissances européennes ont d’une certaine manière, permis une victoire des tenants du protectionnisme migratoire, qui sont parvenus à imposer leurs thématiques dans le débat politique. Le sujet s’est même invité au récent sommet franco-allemand, dans un climat d’urgence, alors que le Conseil européen se réunira les 28 et 29 juin. L’Aquarius aura été l’élément déclencheur d’un véritable questionnement autour des valeurs européennes, pour reprendre les termes du Président de la République Emmanuel Macron au sommet avec la Chancelière allemande : « C’est aujourd’hui un vrai choix de société qui est en discussion, peut-être même un choix de civilisation ». Un choix de civilisation qui ne semble pas pencher vers une humanisation de la politique migratoire.

 

Une bataille culturelle et sémantique

 

Sous couvert de vouloir occuper le terrain préempté par les partis nationalistes, les pouvoirs en place ont volontairement mis le sujet de l’immigration au cœur de leurs enjeux. Le ministre de l’intérieur Gérard Collomb, a ainsi estimé que l’immigration était un enjeu majeur du quinquennat pour mettre en échec le Rassemblement national (ex-FN) et a assumé le fait d’en reprendre son lexique. En témoignent ces propos tenus devant le Sénat le 30 mai dernier : « Les migrants aussi font un peu de “benchmarking” pour regarder les législations à travers l’Europe qui sont, on va dire, les plus fragiles, et vous voyez par exemple que telle nationalité, que là encore je ne citerai pas, elle se dirige plutôt sur tel pays non pas parce qu’elle est plus francophile, mais parce qu’elle juge que là, c’est plus facile. »[2]

L’utilisation du terme migrant, en quelque sorte synonyme de clandestin, occulte des réalités pourtant très différentes. Un réfugié qui fuit un pays en guerre, un demandeur d’asile persécuté pour ses idées politiques, ou un réfugié climatique, cherchent avant tout à quitter leur pays pour espérer un avenir meilleur et prennent pour cela des risques considérables. Le terme benchmark, emprunté au vocabulaire commercial, laisse à penser que les migrants ne cherchent qu’à venir profiter de avantages sociaux que pourront leur offrir les pays riches, aux dépens des « nationaux ». Cette rhétorique, de plus en plus adoptée par les politiques, marque elle aussi une victoire sémantique des partis nationalistes.

 

L’étude de Terra Nova pour les militants En Marche ! publiée le 8 juin dernier ne fait que corroborer cette tendance.  Celle-ci a en effet soulevé une polémique ces derniers jours en raison du ton employé dans ses interrogations « l’Islam est une menace pour l’Occident », « il y a trop d’immigrés en France » ,« On ne se sent pas chez soi comme avant » ou bien encore « les enfants d’immigrés nés en France sont des Français comme les autres ». Dans le cadre de ce questionnaire en ligne, les adhérents du mouvement sont invités à se positionner avec des réponses graduelles allant de « tout à fait en désaccord » à « tout à fait d’accord ». La validation du groupe En Marche pour la publication de ce sondage est d’autant plus difficile à comprendre que le sujet de l’immigration à fait émerger la première brèche dans l’unité du mouvement, lors de l’examen du projet de loi Asile et immigration à l’Assemblée nationale. Les têtes du mouvement auraient-elles alors pensé pouvoir se baser sur cette étude auprès de la base militante pour éteindre les velléités chez ses élus ?

 

La bataille des idées a également gagné l’opinion publique, ce sujet est de fait devenu une source d’inquiète pour beaucoup de citoyens. D’après un récent sondage Kantar Sofres Onepoint, la lutte contre l’immigration clandestine figure parmi les priorités des Français après les thématiques économiques mais avant la facilitation de l’entrée des jeunes sur le marché du travail. [3]

 

La « Tolérance zéro » face aux valeurs américaines

 

Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, les choses ne semblent guère aller mieux. Les États-Unis pays dont l’histoire s’est forgée par les diverses arrivées de migrants, traversent eux aussi une polémique apportant des scissions idéologiques jusque dans les camps des Républicains. La politique de « tolérance zéro » face à l’immigration illégale mise en place par l’administration Trump, s’est traduite concrètement par une séparation des enfants immigrants et de leur famille. 2 300 enfants, majoritairement originaires d’Amérique centrale, accusés d’avoir traversé illégalement la frontière avec le Mexique, ont été séparés de leur parents. Outre la violence de cette décision, il s’agit avant tout d’une violation de la convention internationale de protection des droits de l’enfance. Cette décision pourrait être l’élément déclencheur d’une crise des valeurs aux Etats-Unis, beaucoup, y compris dans le camp des conservateurs, s’offusquant d’une mise à mal des valeurs et de l’image américaines. Dans une Tribune publiée dans le Washington Post, l’ex First Lady Laura Bush a elle évoqué une politique « immorale » et « cruelle ». En réponse à ces dénonciations, de nombreux membres de l’administration Trump ont assuré qu’il s’agissait d’une stratégie de dissuasion pour les migrants clandestins. Le Président américain a lui fait porter la responsabilité aux démocrates du Congrès, dans un chantage à peine dissimulé pour faire adopter sa loi sur l’immigration.

 

De manière pratiquement concomitante à l’éclatement de cette polémique, le Gouvernement américain, par la voix de son ambassadrice auprès des Nations-Unies, décidait de quitter le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, nouveau témoignage d’un mépris de la protection internationale des droits de l’homme. Pendant que plus près de nous, la Hongrie de Viktor Orban faisait passer une nouvelle législation interdisant aux ONG de venir en aide aux migrants, ironiquement à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés.

 

Les défenseurs du protectionnisme migratoire sont ainsi parvenus à imposer le sujet des migrations au cœurs des débats politiques, leur sémantique et à remettre en question nos valeurs sociétales. Face au réchauffement climatique (140 millions de personnes déplacées d’ici 30 ans d’après la Banque mondiale), la croissance du nombre de réfugiés (68,5 millions de personnes selon le HCR), les migrations de populations luttant pour leur survie ne sont pas près de disparaitre. Tout l’enjeu est à présent de ne pas sombrer dans une forme d’hystérie collective, mais de rassembler toutes les bonnes volontés politiques ou citoyennes pour que le « choix de civilisation » dans les sociétés occidentales, ne se fasse pas aux dépens des droits de l’homme et que le débat sur les migrations ne soit pas biaisé par des idéaux populistes.

 

[1] http://www.observationsociete.fr/population/immigres-et-etrangers/evolut...

[2] https://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2018/05/31/benchmarking-des...

[3] http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/01/15/25001-20180115ARTFIG...

Roxane Baux Directrice de clientèle Affaires publiques