Directrice de clientèle chez Proches, Roxane Baux revient sur les grands enjeux des Etats généraux de l’alimentation, qui se sont ouverts cet été.

En application de la promesse de campagne du candidat Emmanuel Macron, le gouvernement a convoqué cet été les Etats généraux de l’alimentation (EGA). Cet événement est organisé autour de deux grands chantiers, un premier consacré à la création de valeur et en assurer une répartition équitable (de juillet à octobre), le second (d’octobre à novembre) porte sur une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous.

Des Etats généraux de l’alimentation ou des agriculteurs ?

Alors que l’idée avait initialement été soufflée par Nicolas Hulot, Ministre de la Transition écologique et solidaire, c’est finalement le Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, Stéphane Travert qui a été désigné comme chef de file de ces états généraux. Ce changement de direction pourrait ne pas être sans conséquences sur l’orientation que prendront les EGA, dont la priorité pourrait être de chercher avant tout à sauver la filière agricole et non de centrer le débat sur la qualité de ce qui se trouve dans nos assiettes. Ce prisme tend déjà à se faire ressentir dans l’organisation même des états généraux, puisque dès le 7 août, les syndicats d’agriculteurs étaient reçus à l’Elysée. Qui plus est, la FNSEA, acteur central de ces EGA, indique clairement sur son site internet que « la problématique centrale des EGA doit être celle du prix payé aux agriculteurs ».

Les premiers ateliers des EGA consacrés à la création et à la répartition de la valeur débutent cette semaine, et se dérouleront jusqu’à novembre. Sur les 14 groupes de travail prévus tout au long des EGA, 9 sont relatifs aux problèmes économiques des agriculteurs et des filières, 4 à l’alimentation et 1 à l’environnement. Aucun des ateliers (liste des ateliers) n’évoque les impacts des activités agricoles sur l’environnement, les ressources aquatiques (préservation de l’environnement marin, des ressources halieutiques et le développement d’une pêche durable) ou la santé (par exemple les perturbateurs endocriniens), ni le besoin de loyauté des informations fournies aux consommateurs. Cela fait dire au Président de l’UFC-Que choisir, Alain Bazot, que ces EGA ont été conçus « par et pour les agriculteurs », où l’alimentation est « davantage un prétexte que le cœur du sujet » (Le Point). Selon lui, s’il est indéniable que les agriculteurs ne sont pas payés à leur juste prix, la guerre des prix ne se déroule pas entre les consommateurs et les agriculteurs. Alain Bezot rappelle d’ailleurs que les consommateurs seraient prêts à payer plus, mais à deux conditions : que le supplément de prix permette d’améliorer la qualité, et qu’il aille bien à ceux qui supportent ce surcoût.

Le mouvement inter-régional des AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) souligne également un point intéressant : au-delà des tables rondes et de la consultation, il est nécessaire de clarifier la finalité de ces Etats généraux en instaurant une troisième phase de négociations politiques, qui n’est pour le moment pas à l’ordre du jour. Cette phase permettrait d’arbitrer sur les sujets transversaux et les dissensions qui pourraient émerger des différents ateliers et donner ainsi une cohérence aux politiques publiques, aussi bien entre les politiques sectorielles que les différentes échelles (nationales/européennes/internationales). Selon le mouvement, interrogé par Proches, « Nous ne pouvons en effet pas réorienter la politique alimentaire en France sans prendre en compte ses impacts sur les autres pays (du sud en particulier) et sans une refondation de la Politique agricole commune. »

Les Etats généraux participatifs

En parallèle de ces ateliers, le Gouvernement a lancé une grande consultation publique qui doit permettre d’enrichir la réflexion. Le Ministère de l’Agriculture présente cette initiative comme un « exercice de démocratie participative inédit au service d’un projet collectif ». Là encore, la démarche est contestée par des représentants de la société civile tels que le Think tank Renaissance Numérique qui juge l’initiative de la plateforme insuffisante, car ne permettant pas de hiérarchiser les avis selon l’expertise des contributeurs. Le public est ainsi invité à participer de différentes manières : en votant sur les propositions du Gouvernement et des autres contributeurs, en argumentant sur ces propositions, en proposant des solutions aux problèmes identifiés (consultation publique). Au 29 août, les questions qui retenaient prioritairement l’attention étaient celles de la rémunération des producteurs (2502 participations), l’accompagnement de la transformation de l’agriculture (1785 participations) et le soutien aux modes de consommations plus responsables (1355 participations). Les consultations sont ouvertes jusqu’au 20 octobre, et il faudra être attentif lors de la restitution des travaux pour voir dans quelle mesure cette consultation aura réellement permis d’alimenter la décision politique, ou si elle n’aura pas simplement servi de « caution collaborative » au Gouvernement.

Vers une relocalisation de l’agriculture ?

S’il est indéniable que nos concitoyens sont concernés par la situation des agriculteurs dans l’Hexagone, il semble pour autant réducteur de faire de leur rémunération le sujet central des EGA. Le problème ne se limite clairement pas au niveau de la rémunération, qui reste un enjeu de court-moyen terme. Il faut voir au-delà, chercher à définir un nouveau modèle de production adapté aux enjeux actuels.

Comment un pays comme la France peut-il faire évoluer son agriculture et la rendre rentable face à la concurrence de pays émergents ? La réponse pourrait se situer dans la conception d’un nouveau modèle productif, permettant la création de circuits plus courts et garants d’une production de qualité et équitable, tant pour les agriculteurs que pour les consommateurs. Il est à ce sujet intéressant de noter que la proposition de loi de l’ancienne députée de Dordogne Brigitte Allain, issue de la précédente législature, a été redéposée pour une seconde lecture à l’Assemblée nationale le 6 juillet dernier. Avec son « ambition de créer un environnement juridique favorisant l’ancrage territorial et l’alimentation », cette proposition de loi pourrait être l’occasion de relancer le débat parlementaire sur la nécessité de favoriser les circuits courts et locaux. Le développement de ce mode de production pourrait apporter de nombreux bénéfices : en termes sociaux, il crée du lien et de l’emploi en injectant de la valeur sur nos territoires ; et en termes environnementaux, il permet de réduire les transports et instaure une agriculture plus durable. Ce texte a le mérite de proposer une solution alternative pour sauver l’agriculture française, en établissant un modèle avantageux à la fois pour les producteurs et les consommateurs. Il pourrait ainsi avoir un écho fort dans la sphère militante et associative, mais aussi après des consommateurs français dont la confiance en la qualité de leur alimentation se retrouve régulièrement troublée par divers scandales sanitaires.

Regagner la confiance des consommateurs

Depuis plus de 60 ans, l’alimentation n’a cessé de s’améliorer en disponibilité, en qualité et en sécurité. L’Europe est le continent de la sécurité des aliments et pourtant, malgré les normes imposant des règles de traçabilité et de qualité, la crise des œufs contaminés qui secoue l’Europe cet été pourrait une nouvelle fois ébranler la confiance des consommateurs. Les autorités vont devoir se pencher sur des solutions pour redonner de la confiance dans les institutions de contrôle, ainsi que dans la qualité des productions proposées aux consommateurs.

L’objectif initial de la mise en œuvre des EGA était donc intéressante : permettre une répartition équitable des valeurs, tout en proposant une alimentation saine. Cependant il se pourrait que le premier objectif prenne le pas sur le second dans le contexte très tendu que traverse le monde agricole ces dernières années. Pourtant, il paraît essentiel que les pouvoirs publics regardent à plus long terme et engagent une réflexion plus profonde autour de notre production agroalimentaire. Notre mode de consommation est hérité de la période d’après-guerre, où face à une population croissante et l’émergence de la société de consommation, c’est un modèle ultra productiviste qui a prévalu. Celui-ci ne pourra de toute évidence par perdurer et il est grand temps de se pencher sur de nouvelles alternatives, pour notre environnement, notre santé et notre qualité de vie. La France est une terre réputée pour sa culture, son goût du terroir et sa gastronomie. Chercher à lier production de qualité et alimentation saine pourrait être la voie de l’avenir. Le quinquennat venant de débuter, les acteurs du monde de l’agriculture et de l’alimentation ont une fenêtre de tir pour se positionner auprès des pouvoirs publics et faire valoir une vision progressiste pour l’avenir de notre système agroalimentaire.