Le 14 février dernier, le fléau des « mass shootings », ces tueries de masse perpétrées le plus souvent dans des lieux publics, sévissait à nouveau aux Etats-Unis : armé d’un fusil d’assaut, un ancien élève du lycée de Parkland en Floride, abattait froidement 17 élèves de l’établissement.

Dans un pays frappé régulièrement par ces tueries, la gestion de ces horreurs humaines semblait jusqu’à maintenant suivre le même rituel funeste : d’un côté des élus républicains du Congrès, notoirement proches de la National Rifle Association (le puissant lobby des armes), qui refusent d’agir, de l’autre de timides déclarations d’intentions sur le contrôle des armes. Même le puissant Président des Etats-Unis, Barack Obama, traduisait par son émotion un terrible aveu d’impuissance au lendemain de la tuerie de Sandy Hook (2012), où 27 personnes – dont 20 enfants de moins de 7 ans – perdirent la vie. Pis, les ventes d’armes atteignirent suite à ce drame un niveau historique, Walmart connaissant une rupture de ses stocks d’armes semi-automatiques, tandis que la NRA fut rejointe par 100 000 nouveaux adhérents. Et l’histoire de se répéter depuis : sur les cinq dernières années, les Etats-Unis ont connu une moyenne d’une fusillade de masse par jour – jusqu’à cette dernière en date ce 14 février.

Le tournant des millennials ?

Mais cette fois-ci, les lignes semblent bouger. Huit jours après la tuerie de Parkland, The First National Bank of Omaha a annoncé la fin de l’octroi des cartes Visa pour les membres de la NRA. Puis, plus d’une douzaine d’entreprises a fait publiquement part de leur décision de prendre leurs distances avec le lobby des armes en cessant toute réduction et avantage offerts aux membres de l’association : les loueurs de voitures Avis, Hertz, Alamo et Enterprise Rent-A-Car, mais aussi l’entreprise informatique Symantec, l’assureur MetLife, les compagnies aériennes Delta Airlines et United Airlines, ou encore le fournisseur d’appareils auditifs Starkey. Des chaînes d’hôtel et des magasins ont été jusqu’à se fendre de communiqués pour rappeler leur absence de lien avec la NRA.

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Comment expliquer ce phénomène de boycott, inédit par son ampleur ? Les lycéens de Parkland auraient-ils réussit à mobiliser l’opinion là où la société américaine, y compris le Président des Etats-Unis, avait échoué jusqu’à maintenant ?

S’il est encore tôt pour se réjouir d’un changement en profondeur des mentalités, le mouvement créé et animé par les lycéens sur les réseaux sociaux a déjà fait l’effet d’une bombe. En maniant à la perfection les outils digitaux, cette génération de « millenials » est parvenue à mobiliser l’opinion américaine avec une ampleur inédite. Un appel au boycott de la NRA a été immédiatement lancé sur Twitter et Facebook, tandis que des listes d’entreprises ayant des accords avec le lobby des armes étaient largement relayées sur les réseaux sociaux, avec un effet massif : le hashtag #BoycottNRA est ainsi resté en première position des trending topics sur Twitter plusieurs jours après le drame. Depuis, les élèves du lycée de Parkland prennent le soin de remercier sur le réseau social les entreprises ayant pris un engagement public contre la NRA ou n’hésitent pas à menacer celles qui s’y refusent.

Incarner le mouvement

A la tête du mouvement #NeverAgain, quatre étudiants de Parkland nés à l’heure des chaînes d’informations en continu, à l’aise devant les caméras et maîtrisant à la perfection les réseaux sociaux. Emma, Cameron, David et Delaney, quatre apprentis lobbyistes, sont parvenus à maintenir la fusillade à la une des médias plus longtemps que n’importe quel autre massacre aux Etats-Unis. Soucieux de mobiliser massivement l’opinion américaine pour peser sur les décisions politiques, ils sont en outre à l’origine du grand rassemblement prévu à Washington le 24 mars, « Marche pour nos vies », pour porter le projet d’un changement de loi sur la détention des armes.

De la bataille culturelle 2.0

S’il est difficile de déterminer l’impact d’une telle mobilisation dans le temps, la réaction épidermique de la NRA, accusant les médias de « transformer un enjeu de sécurité en enjeu politique et de manipuler les enfants », semble traduire un changement de paradigme pour le lobby américain. Avec la mobilisation des lycéens de Parkland, certaines actions des fabricants d’armes ont perdu plus de 6% de leur valeur à Wall Street depuis le 14 février, la société d’investissements BlackRock – un des principaux actionnaires de ces fabricants – ayant même fait savoir qu’elle allait discuter très prochainement de ses participations financières.

La mobilisation des « millennials » aura-t-elle raison du puissant lobby de la NRA ? L’épisode vient en tout cas rappeler avec force une réalité que chaque entreprise ou responsable politique se doit d’intégrer : avec un pouvoir désormais diffus, des mobilisations massives sur les réseaux sociaux peuvent inspirer un texte de loi, emporter la carrière d’un élu ou mettre à mal la réputation d’une entreprise, sa base de clients voire même sa capitalisation boursière. 

En France, les pratiques en matière de lobbying des entreprises ne sont en rien comparables à leurs homologues américaines. De la même manière, si les boycotts ou le « shaming » d’une entreprise ne sont font pas partie de notre culture, on peut néanmoins constater que la génération des « millennials » français est aussi adepte des « grassroot movements » (mouvements issus de la base), à l’image de Nuit Debout, et capable de se mobiliser massivement[1]. A quelques jours du Printemps citoyen !, réjouissons-nous de la multiplication d’initiatives de participation et mobilisation citoyenne sur le web, contribuant au fonctionnement démocratique de notre société !

[1] (étude 2015-2016 de Sociovision).