Il fallait oser. Entre le fromage et la galette, entre les vœux et les bonnes intentions qui enchantent les premiers jours de l’année, il fallait oser mettre les Français face à une réalité grave : oui, en 2018, près de 80% d’entre eux, d’entre nous, croit à au moins une théorie du complot. Après l’ascension fulgurante de l’extrême droite qui remporta près de 11 millions de voix, rappelons-le, lors de la dernière élection présidentielle, ces chiffres ne devraient pas nous surprendre. Mais les résultats glaçants de l’enquête menée par la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch n’ont pas vocation à déchiffrer les causes d’un populisme désormais endémique, pas plus qu’ils n’ont l’intention de pointer du doigt la baisse continue et alarmante du niveau scolaire en France.

Le sujet ici, ce sont les médias. A quelques jours des vœux d’Emmanuel Macron à la presse, la révélation de ces chiffres fait montre d’un timing millimétré… puisqu’il permet d’offrir de fait une légitimité quasi incontestable à la série de mesures – dont les déjà célèbres « fake news » – annoncées par le Président de la République, au nom des principes de liberté de la presse et de démocratie.

Au-delà de la lutte contre les « fausses informations », c’est aussi la certification des organes de presse, l’indépendance des rédactions et bien sûr, la réforme de l’audiovisuel public que le Président de la République entend inscrire à l’agenda politique de 2018 pour « faire respirer le débat et la controverse ». Mais ne nous méprenons pas : si les médias d’information continue et les réseaux sociaux ont radicalement changé l’économie du secteur, la profession de journaliste ne doit pas devenir la seule responsable et se voir affaiblir ni décrédibilisée, bien au contraire.

Le débat sur les « fausses informations », et plus généralement, l’ambitieuse refonte du secteur en France constitue une opportunité unique pour rendre l’information journalistique plus transparente, plus crédible, plus pédagogique et résolument fiable. Certains professionnels en ont déjà pris le chemin, et avec succès, prouvant la robustesse de leurs supports ou leur capacité à se réinventer dans un paysage bouleversé. Dix ans après la prophétisation du 100% digital dont Rue89 et Mediapart ont été parmi les pionniers, de nouveaux formats s’affirment, à l’image des nouveaux-nés « Le Média » et l’« Ebdo » en janvier 2018. Et le secteur n’est pas en reste de nouveautés : une autre télévision sur Internet, « La France libre », ainsi que deux nouveaux médias d’actualité, Monkey et Loopsider, diffusés exclusivement sur les réseaux sociaux, devraient également voir le jour prochainement.

Dans un contexte de défiance historique des Français envers le « IVème pouvoir », ne nous trompons pas de procès : si certains regrettent la qualité des médias dans des temps révolus, il s’agit bien de lutter, et de façon urgente, contre la désinformation portée par de nouveaux profils de criminels digitaux. Comment ? En apportant une définition renouvelée des médias, qu’ils soient traditionnels, digitaux, hybrides ou sociaux. En contraignant financièrement, juridiquement voire philosophiquement les géants du web à faire régner le pluralisme des idées tout en garantissant la transparence et l’indépendance des informations. En associant à tout cela les acteurs publics et privés de tous les secteurs, de la culture, du numérique, et bien sûr, de l’éducation, qui est au cœur de ce sujet sociétal.

Avec 8 Français sur 10 enclins à la théorie du complot, personne ne peut se permettre de rire – jaune – de la fin de la neutralité du net, des Fake News Awards ni de la chute de Steve Bannon. Concentrons-nous plutôt à prouver à travers le vaste chantier des « fake news », que la France est bel et bien capable de répondre aux enjeux du nouveau monde. Sans feu ni fureur.

Axelle Levelut, directrice de clientèle chez Proches