27/03/2020 - 16:27

"Entre perception et gestion du risque, l’influence à l’épreuve d’un changement de modèle" par Johanna Pons

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Au lendemain du discours présidentiel dont la rhétorique guerrière marquera durablement les esprits, le combat engagé dans la lutte contre le coronavirus marque indéniablement la fin d’une ère. Et derrière la parole politique, c’est bien la propension de notre modèle à susciter, dans le même temps, une crise tout à la fois sanitaire, économique, sociale et financière qui interroge notre capacité à surmonter, mais surtout à comprendre et analyser cette ère de transition dans laquelle nous sommes désormais plongés de façon collective.

En tant que citoyens, d’abord, encore tiraillés face au modèle de société que nous sentons faillir, et sur lequel nous avons tenté d’agir par notre engagement en faveur des causes qui nous animent, au sein d’ONG, d’associations, de mouvements et de groupes de réflexion dont la vitalité n’avait jamais été si forte. Dans ce clair-obscur qui semble si bien caractériser cette époque, nous sommes passés d’une quête de confiance, attendue de la part de nos institutions, de nos dirigeants et de nos entreprises, aux symboles d’une défiance de plus en plus prégnante ; d’une recherche de bon sens et de raisonnable, facteurs de réassurance et de sûreté, à l’émotionnel incontrôlable et décuplé par les réseaux sociaux ; d’une envie irrépressible de stabilité alors même que règne l’instabilité ; d’une capacité de résilience nécessaire face à des traumatismes auxquels la société française n’était nullement préparée.  

Pour sortir de ce contexte perçu comme irréel et chaotique, et redonner du sens au présent pour s’inscrire dans une nouvelle dynamique collective, les leviers d’actions sont nombreux pour donner aux citoyens, aux organisations et aux pouvoirs publics les moyens de révéler, dès à présent mais plus encore à l’avenir, les déséquilibres porteurs de risques et se prémunir de crises futures. Et si la crise du coronavirus met les instabilités actuelles au grand jour, elle doit nous pousser plus largement à appréhender les risques de façon plus systématique et plus professionnalisée. Face à l’hégémonie financière que dénonçait les gilets jaunes, quelle remise en cause dans un contexte qui plombe les marchés ? Pour consommer et adopter des modes de vies plus respectueux de l’environnement face au changement climatique, comment réévaluer la place du télétravail dans notre quotidien post-crise ? Comment garantir que les métiers indispensables à nos besoins vitaux puissent bénéficier du soutien de la puissance publique, au-delà d’une situation contextuelle où ils sont en première ligne, et alors même que leurs revendications étaient restées sans réponse jusqu’à présent ?

En tant que communicants et professionnels de l’influence, notre contribution face à la remise en cause de notre modèle, dans ses dimensions économique, sociale, politique et culturelle est essentielle. Notre capacité de mobilisation et d’action sur les causes de vulnérabilité qui fragilisent notre démocratie comme la raison d’être des entreprises, la sensibilité de l’opinion publique ou la transparence de nos institutions le démontre avec force. En matière de communication, la mobilisation autour d’un risque relève de deux facteurs : la modification des perceptions publiques sur l’acceptabilité sociale des comportements, et les mesures concrètes d’encadrement des comportements. Comme l’expert Thierry Libaert [1] le démontre, cette combinaison n’est possible que si les acteurs clés d’un secteur s’accordent sur l’identification commune des principaux risques auxquels ils sont exposés. Il est donc indispensable de connaître précisément la façon dont un risque est perçu afin de pouvoir définir et décider des modifications que l’on veut apporter à ces comportements, et ce pour mieux se prémunir. C’est pour cela que la capacité à transmettre et partager une culture de la crise et de la communication des risques devra désormais irriguer toutes les organisations et tous les types d’acteurs. Cette culture participera également à faire de ces risques, qu’ils soient sanitaires ou d’autre nature, des objets de débat et de discussion publique dans un objectif de sensibilisation.

Rendre un risque davantage visible et perceptible accroît, de fait, la possibilité de s’y préparer et de l’anticiper le plus possible. La communication consiste essentiellement à expliquer comment s’en prémunir et quels comportements adopter en cas de sinistre ; si le risque est invisible et donc non perceptible, le premier objectif de communication sera de convaincre de la possibilité réelle d’occurrence de cet aléa à des personnes encore sceptiques. Les différents comportements observés à J-1 et J+3 de la dernière prise de parole du président l’illustrent bien.

Sans tomber dans les travers d’une alerte permanente consistant à se préparer constamment à l’improbable, il est donc essentiel d’appréhender les conséquences futures des actes présents, et de rendre mieux perceptibles ces risques afin de pour susciter une prise de conscience.

Notre impact passe ainsi par la formation des dirigeants et des hauts potentiels à l’anticipation des risques et à la gestion des situations de crise, en lien étroit avec leur Comex et leur DRH en particulier, afin de renforcer leurs capacités de réassurance dans un contexte sensible. Il consister aussi à lutter contre la propagation des fake news dans les médias par la voie de la pédagogie et de la formation, en sensibilisant aux canaux officiels de communications des pouvoirs publics et du gouvernement. Nous avons également un rôle clé d’accompagnement des organisations dans la mise en place de leurs plans de continuité d’activité, pour que les secteurs directement et indirectement exposés puissent faire face en choisissant les messages adaptés, les canaux à privilégier, les temporalités justes pour adresser leurs parties-prenantes. En soutenant, également, l’ensemble des acteurs de la solidarité à encourager le maintien d’un cercle vertueux et d’une entraide entre tous les citoyens, et à les former aux meilleurs leviers de partage et de vecteurs d’information.

La société du risque décrite par Ulrich Beck [2] analysait déjà le risque au prisme des perceptions infiniment variables dont il peut faire l’objet ; c’est précisément pour cette raison qu’il est complexe à intégrer dans un système global. Alors même que l’incertitude a rarement été si présente, notre propension à donner aux organisations les clés pour intégrer cette dimension conditionnera en partie leur capacité à survivre dans un environnement changeant et à préparer le monde de demain. A nous d’initier à leurs côtés cette véritable bataille culturelle pour sortir grandis de cette nouvelle ère marquée autant par l’incertitude que par notre volonté de la réduire.

 

[1] Communication de crise, 2018

[2] La société du risque, sur la voie d’une autre modernité, 2001