19/07/2019 - 10:10

"Le lobbyiste dans les fictions audiovisuelles : le méchant idéal ?" par Guillaume Faucher

Corrompre les politiques, festoyer avec les puissants, façonner la loi à l’avantage de grosses entreprises, voler, mentir, tuer… Le méchant du dernier James Bond ? Non, un lobbyiste dans une série ou un film grand public.
image_tribune.png

"Lobbies, pesticides... Lesquels sont les plus toxiques ?" C’est la question que pose la nouvelle série française d’Arte, Jeux d’Influence. Le parti pris est clair et assumé.

Les lobbyistes ont été au centre de diverses fictions, et ce depuis de nombreuses années : « House of Cards », « Jeux d’Influence », « Casino Jack » et « Thank You for Smoking » pour ne citer qu’elles.

Que vaut ce traitement de faveur ? Quelle est la raison de cette représentation systématiquement négative ? Les lobbyistes sont-ils tous des monstres sans cœur au service d’une grosse entreprise du CAC 40, ayant pour seul objectif d’empoisonner des enfants en vendant un produit néfaste ?

 

Une profession source de multiples fantasmes

Dans « House of Cards », la scène de présentation de Remy Danton montre le lobbyiste en train rejoindre deux membres de la Chambre des Représentants ainsi que Frank Underwood, le personnage principal de la série. Ce qui est alors montré de Remy Danton, ce sont les principaux aspects caricaturaux utilisés pour présenter la quasi-totalité des lobbyistes dans ce type de fiction :

L’argent. Le lobbyiste gagne beaucoup d’argent. Il est employé par les plus grandes entreprises pour s’occuper des sujets les plus sensibles. De ce fait, il est payé « une fortune » afin de faire pencher la loi du côté de son client. C’est d’ailleurs l’un des premiers sujets qui est abordé quand on parle d’un lobbyiste : son salaire. Il peut se payer les meilleurs restaurants et vivre dans les plus beaux appartements. C’est un métier qui permet de gagner d’énormes sommes tout en se trouvant dans l’antichambre du pouvoir.

Le pouvoir. C’est le deuxième aspect du métier surreprésenté dans ces fictions. Les liens entre les lobbyistes et les politiques sont présentés sous formes d’une relation dominants - dominés. Il fait chanter l’homme politique pour obtenir ce qu’il veut. Pas besoin de travail de préparation quand on peut se contenter de menacer un député de révéler ses plus sombres secrets ! Dans « Jeux d’Influence », Matthieu Bowman, à la tête du cabinet de lobbying, déjeune en tête à tête avec le Premier ministre afin d’essayer de faire disparaitre un amendement gênant pour son client. Bien sûr, le ministre et lui sont familiers et ils se retrouvent dans un « restaurant » privé dans une scène digne du « Parrain ».

Dans leur grande majorité, les personnages des lobbyistes dans les films et séries sont tous présentés et décrits sous les mêmes prismes. Ils sont cyniques comme Jack Abramoff dans « Casino Jack », ou ne travaillent que pour des clients vendant des produits nocifs, comme Nick Taylor dans « Thank You for Smoking ». Il n’est probablement pas assez vendeur de montrer un lobbyiste travaillant pour une association humanitaire ou pour une entreprise proposant sur le marché un produit du quotidien qui n’est pas nocif. Le public serait donc beaucoup plus intéressé de voir comment une personne travaillant pour un cigarettier, va user de stratagèmes retors pour inciter le plus grand nombre à fumer.

 

Des tâches simplifiées afin de satisfaire le grand public

 

En quoi consisterait donc le travail d’un lobbyiste selon les séries télé ? Dans la plupart des cas, il se contenterait d’aller au restaurant, de prendre des cafés et d’envoyer des cadeaux à des politiques pour tenter de les rallier à leur cause. Le métier de rêve !

Mention honorable à « Jeux d’Influence » qui laisse entendre que des notes d’informations sont quand même parfois rédigées... Il faut en effet bien que le grand patron ait la matière suffisante pour faire chanter l’homme politique !

Encore une fois, il n’est jamais fait mention de quelconque travail d’examen technique de textes de loi, de recherche ou de préparation et de suivi d’un rendez-vous, pourtant au cœur du métier de lobbyiste . Cette omission est compréhensible, l’intérêt de la série s’en trouverait diminué. En effet, qui aurait envie de regarder un personnage se confronter au répondeur des députés de l’Assemblée nationale pendant un épisode entier de 45 minutes ?

 

Des répercussions dans l’opinion générale

Le problème n’est donc pas de mettre à l’écran des personnages de lobbyistes travaillant pour les entreprises les plus immorales, ou de passer sous silence la grande majorité des missions.

Il se trouve davantage sur le fait que l’image qui est renvoyée au grand public est constamment négative.  

Dans la grande majorité des fictions, le métier de lobbyiste est présenté comme quelque chose de facile qui ne nécessite aucun travail, simplement un réseau qu’il suffirait de mobiliser dès qu’un client le demande. Et bien sûr on ne verra jamais un lobbyiste convaincre un homme politique grâce à un argumentaire construit, mais uniquement en ayant recours à des méthodes proches de l’illégalité.

Cette vision réductrice de la profession contribue à sa mauvaise image dans la société. Quoi de plus normal ? Comme expliqué précédemment, dans ces fictions, le lobbyiste est payé une fortune pour aller au restaurant afin de se mettre d’accord avec son ami ministre et favoriser une grosse entreprise contre l’intérêt général. Cette vision est malheureusement pratiquement la seule qui soit donnée à voir aux profanes de la politique ou du monde du lobbying, amateurs de ce type de séries.

 « Jeux d’influence » était présenté comme une série se voulant réaliste. Une vision du monde du lobbying et de la politique différente de ce qu’il se faisait dans le paysage audiovisuel, se basant sur un travail de recherche documenté permettant de s’éloigner de l’hystérisation de la profession[1].

Mais comment peut-on être réaliste avec un a priori aussi grand que celui du postulat de départ de cette série ?  « Lobbies, pesticides... Lesquels sont les plus toxiques ? »…

Généraliser toute une profession à quelques rares exemples constamment négatifs porte le discrédit sur tout un secteur qui, faut-il le rappeler, a pour principale mission de porter aux décideurs politiques des informations de manière à éclairer leur décision.

 

Guillaume Faucher, consultant 

 

[1] C. D. (2019, 20 juin). Alix Poisson dans «Jeux d’influence» sur Arte : «Les pots-de-vin, les chantages, ça existe». Récupéré le 15 juillet, 2019, de http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/series/alix-poisson-dans-jeux-d...