Julien Aubignat et Armand Noury, consultants Influence chez Proches, co-signent une tribune dans laquelle ils reviennent sur les enjeux que représentent la lutte contre la désertification de nos centres-villes.

 

Des petits commerces délaissés, des logements vacants, un fort taux de chômage : une grande majorité de nos centres-villes connaît aujourd’hui une inquiétante dévitalisation. Longtemps muette sur le sujet, la classe politique commence à prendre conscience du phénomène. Emmanuel Macron déclarait ainsi lors de la Conférence nationale des territoires : « La priorité est de donner vie aux centres-villes ». En écho au vœu formulé par le président de la République, les sénateurs Rémy Pointerau (Cher/LR) et Martial Bourquin (Doubs/PS), présenteront un rapport à la fin de l’année sur « La revitalisation des centres-villes et centres bourgs ». Celui-ci propose notamment d’adopter un moratoire sur les surfaces commerciales et d’installer des zones franches dans les centres-villes. Pour compléter la démarche, le député LREM de l’Hérault Patrick Vignal, en lien avec l’association Centre-Ville en Mouvement, a récemment adressé un courrier à Emmanuel Macron et Edouard Philippe déclarant « le centre-ville grande cause nationale en 2018 ».

La désertification des centres-villes revêt en effet un enjeu majeur, car à travers elle, c’est toute la fracture territoriale française qui est mise à jour. Nombre de nos villes moyennes (moins de 100 000 habitants) cumulent aujourd’hui ces caractéristiques de fort taux de chômage, de logements vacants, de pauvreté, et de perte de population. Parmi ces villes, on retrouve, pêle-mêle, Agen, Nevers, Roubaix, Alençon, Moulins, Albi ou encore Béziers. Pour les villes concernées, les chiffres sont accablants : selon le rapport d’octobre 2016 de l’Inspection générale des finances (IGF), près d’un local commercial sur dix est aujourd’hui inoccupé. En quinze ans, le taux de vacance (les commerces vides) est passé de 6% à 10,4%. Encore plus significatif : le nombre de magasins en France est passé de 2 millions en 1930 à 800 000 aujourd’hui.

Comme expliqué par le géographe Christophe Guilluy, cette désertification participe au sentiment d’abandon et de déclassement des populations qui habitent ces territoires. Car les enjeux sont autant économiques avec la disparition des commerces, que sociaux (baisse du nombre d’emplois) et sociétaux (la dévitalisation s’accompagne bien souvent de la disparition des services publics). Et sans surprise, la paupérisation de ces villes a des conséquences politiques qui se mesurent à chaque élection, entre tentation des extrêmes et abstention.

 

De la politique urbaine

Alors comment expliquer ce phénomène ? Aujourd’hui, les consommateurs privilégient largement les prix concurrentiels et les facilités d’achat que leur offrent les zones commerciales et la vente sur Internet, alors que les petits commerces locaux s’empêtrent souvent dans des difficultés d’accessibilité, la hausse des loyers ou encore la concurrence accrue.

Ce constat pose nécessairement la question des politiques urbaines menées par les élus locaux. Bien souvent, les maires de communes touchées par la vacance ont fait des efforts pour embellir leur centre-ville. Mais nombreux sont ceux qui ont négligé l’enjeu de la mobilité, avec pas ou peu de transport public et des parkings publics payants et/ou compliqués d’accès. D’autres, encore, ont raté le virage de la modernité en n’adaptant pas les horaires d’ouverture de leurs commerces aux nouvelles demandes des consommateurs et en négligeant les équipements en Wi-Fi de leurs espaces publics.

 

Quelle volonté politique pour le commerce ?

 Ce qui interroge également sur la question du rôle de l’Etat dans sa gestion des différentes formes de commerces. Alors qu’ils s’étaient montrés interventionnistes dans les années 1970 pour limiter l’expansion des commerces de grandes surfaces dans les zones péri-urbaines (début de la régulation de l’urbanisation commerciale, création du Fonds d’intervention pour les services, l’artisanat et le commerce – FISAC….), les décideurs nationaux peinent cette fois à agir pour protéger le commerce de proximité des nouveaux concurrents issus du commerce numérique. Leur apparition et leur développement suit pourtant une courbe globalement parallèle à celle du taux de vacance commerciale dans de nombreuses villes : une augmentation discrète au début du siècle, puis une accélération rapide au passage des années 2010. Difficile en effet de ne pas lier la disparition de certains types de commerces (comme les librairies) à l’explosion des achats en ligne (dans ce cas, pour Amazon).

La régulation du e-commerce représente aujourd’hui pour nos politiques un défi encore plus important que celui des zones commerciales dans les années 1970, de par l’absence de base territoriale fixe pour ces structures. Il est pourtant nécessaire de proposer des solutions pour répondre aux enjeux actuels de dévitalisation des centre urbains et leur corollaire: la disparition de centres économiques attractifs et dynamiques qui permettent le développement de territoires autres que ceux des grandes métropoles. Les Français semblent pourtant prêt à changer certains de leur modes de consommation: les résultats trimestriels des grands groupes de la distribution (Carrefour, Auchan, Leclerc…) mettent en lumière les résultats à la baisse des hypers par rapport aux format dit « de proximité ».

Malgré ce constat, le sujet de la désertification des centres-villes a été ignoré lors de la campagne présidentielle par l’ensemble des candidats, laissant les élus locaux à leur triste sort. Interrogé néanmoins sur le sujet, Emmanuel Macron avait alors mis en avant « la réforme de la taxe d’habitation qui permettra de remettre du monde en centre-ville ». Et pour accompagner cette réforme, il déclarait vouloir transférer l’aide aux commerçants (FISAC) des centres-villes aux régions.

Si la première mesure semble en passe d’être accomplie, la seconde n’a pas été remise à l’agenda depuis l’élection. Pire, la révision à la hausse des valeurs locatives pour les professionnels évoquée au début de l’été pourraient aggraver la distorsion fiscale entre le commerce physique et le commerce digital. Et les débats nationaux et européens sur la fiscalité des GAFA ne semblent qu’à leur tout début.

 

Savoir innover et miser sur l’intelligence collective

Devant les difficultés à agir au niveau national, ce sont les élus locaux qui commencent à trouver les réponses par eux-mêmes. Plusieurs collectivités font en effet preuve d’innovation et de concertation citoyenne pour réinventer leurs cœurs de ville. Parmi les solutions avancées : la mise en place de programmes de revitalisation, le recrutement de « managers du centre-ville et du commerce », ou encore la création de plateformes d’échanges entre commerçants du centre-ville et élus.

Et cela fonctionne. Cahors, 20 000 habitants, en est le parfait exemple – elle qui connaît désormais un taux de vacance commerciale de seulement 5%, soit l’un des plus bas de France, alors que la commune partage les mêmes problèmes d’enclavement et de chômage que nombre de villes moyennes. Pour parvenir à ce résultat, le maire a rénové des logements et bâtiments vacants ou en déshérence, testé l’installation de boutiques éphémères et mis en place des parkings relais à l’extérieur de la ville. Cahors a également créée une société d’économie mixte pour préempter certains locaux et ainsi éviter qu’ils soient occupés par du tertiaire non commercial (des établissements bancaires typiquement), signe avant-coureur de la dévitalisation d’un centre-ville.

Pour sa part, la ville de Sceaux a organisé des rencontres citoyennes portant sur l’avenir du centre-ville. De ces consultations, ont émergé plusieurs idées, comme le développement d’un modèle urbain durable basé sur les mobilités douces et l’équipement numérique des espaces publics.

Enfin, sur un autre registre, soulignons le « paradoxe airbnb » : alors que certaines villes se retrouvent englouties par un tourisme de masse qui suscite l’ire de ses habitants (Venise, Barcelone…), des centres-villes français au fort potentiel touristique demeurent désespérément ignorés. Nul besoin, dès lors, de préciser le bénéfice économique que ces villes, en concertation avec les plateformes communautaires de mise en relations de tiers (et ne se limitant pas à la location de logements) tireraient d’une politique d’attractivité des territoires incitant au tourisme.

 

Les solutions existent donc pour nos centres-villes en déshérence. Il s’agit pour cela de miser sur l’innovation et sur l’intelligence collective.

Alors que la Conférence nationale des territoires doit se réunir à nouveau avant la fin de l’année, le moment est venu pour les associations de commerçants et d’artisans, les fédérations professionnelles représentatives des PME, les associations locales et les élus locaux, de se saisir du sujet et d’interpeller les pouvoirs publics. L’enjeu est de taille : nos commerces sont un maillon essentiel du lien social et une condition du vivre-ensemble.

 

Julien Aubignat et Armand Noury, consultants influence à l’agence Proches