29/07/2022 - 10:21

Les Français n’aiment pas le lobbying : le cas “Uber Files”, par Barbara Lanne et Florian Aubert

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Un consortium de médias a publié ce 10 juillet une vaste enquête intitulée “Uber Files”, révélant les méthodes d’influence de l’entreprise au sein du gouvernement français et, plus particulièrement, sa proximité avec le ministre de l’Économie de l’époque, Emmanuel Macron. Bien que problématiques à plusieurs égards, les pratiques de lobbying exposées ont été traitées, analysées et interprétées de manière parfois trop caricaturale, jetant l’opprobre sur l’ensemble de la profession. Comme si la pratique contestable d’un acteur suffisait à remettre en cause le principe même de la représentation d’intérêts.

L’affaire a, en effet, fait grand bruit dans les médias et l’opinion s’est enflammée, mettant à nouveau le doigt sur un problème récurrent : les Français n’aiment pas le lobbying. 

Mais ces incessants débats ne relèveraient-ils pas d’un combat mal orienté ? L’accusation portée aux représentants d’intérêts n’est-elle pas le mauvais cheval de bataille ? Le Lab Proches vous partage son avis.

I. Le lobbyiste n’utilise pas la sorcellerie pour se rapprocher du pouvoir

On a tendance à l’oublier, ou ne pas le savoir, mais la majorité des informations détenues par les lobbyistes pour entrer en contact avec les décideurs sont celles mises à la disposition de tous. Numéro de téléphone des chambres constitutionnelles, adresses mail des cabinets politiques, autant d’informations majoritairement publiques et dont n’importe qui peut se servir. Il faut déconstruire le mythe du chargé d’affaires publiques qui aurait dans son portable un accès prioritaire à n’importe quel ministre ou député. Ce qui distingue un lobbyiste en revanche, c’est sa fine connaissance des institutions, de leur fonctionnement, et des bons interlocuteurs. Nier sa capacité à construire des relations de long terme et à créer du réseau reviendrait à mentir, car le lobbyiste est effectivement en collaboration étroite avec les politiques et les administrations. Néanmoins, le traitement médiatique d’une affaire comme les Uber Files occulte la différence pourtant fondamentale entre relations professionnelles et connivence dérangeante. 

II. Le lobbyiste ne transforme pas la loi selon ses humeurs mais la fait évoluer en fonction des pratiques du quotidien

L’intervention des représentants d’intérêts, quelle que soit l’organisation qu’il représente (entreprise, ONG, association, syndicats…) a toujours existé. Qui de mieux placé que les acteurs directs d’un secteur pour faire remonter les problématiques rencontrées au quotidien ? Cette remontée de terrain est non seulement précieuse, mais absolument nécessaire pour les technocrates qui ne connaissent que partiellement les réalités de certains sujets. C’est aussi pour cette raison que des auditions sont réalisées (et parfois imposées) par les parlementaires, les administrations ou le gouvernement : ils ont besoin de comprendre ce qui se passe concrètement. D’ailleurs, il est fort probable que les fédérations de taxis, les entreprises du secteur comme G7, et d’autres, aient croisé les lobbyistes d’Uber dans les couloirs de Bercy. 

III. Le lobbyiste n’est pas un grand manitou et n’a pas de pouvoir de décision finale  

Quand les planètes sont alignées, certains représentants d’intérêts utilisent l’idéologie politique portée par un décideur pour faire aboutir leurs idées. À l’inverse, lorsque la politique menée leur est radicalement opposée, un bon lobbyiste peut mobiliser l’opinion pour faire gagner ses batailles par les idées. Dans les deux cas de figure et à la fin du combat, le pouvoir en place est maître de sa décision.   

Emmanuel Macron a toujours défendu sa fascination pour la nouvelle économie et rêve d’une France devenue l’hôtesse parfaite des entreprises disruptives comme Uber, “Netflix, Airbnb, et Tesla”, pour reprendre les propos d’Olivia Grégoire. Libéral convaincu, il s’est battu pour la déconstruction de certains grands “monopoles” et a affirmé vouloir “que la France soit une Start-up nation. Une nation qui pense et agit comme une start-up”. 

On peut ne pas être en accord avec cet idéal, il en revient de l’idéologie politique que nous suivons à titre individuel. Peut-on néanmoins s’opposer à ce qu’un décideur soutienne les parties prenantes lui permettant d’atteindre cette ambition ? 

IV. Le lobbyiste n’exerce que dans un cadre très précis

Ces débats éternels, qui surgissent dès lors qu’une affaire politique éclate, démontrent la méconnaissance des pratiques de l’influence et des représentations d’intérêt. Le lobbying – ce n’est pas un gros mot, ce n’est pas un mal en soi. C’est un outil, et comme tout outil, son usage peut, et doit, être encadré afin d’éviter les dérives. Il est déjà contrôlé et réglementé, mais il faut continuer à faire évoluer ce cadre contraignant. 

Charge ensuite au décideur de contrôler le temps d’attention qu’il met à disposition des parties prenantes pour équilibrer les points de vue, pour mettre en lumière les rapports de forces. Car sa décision ne saurait être prise en méconnaissance de cause et doit au contraire être faite avec clairvoyance, c’est-à-dire en rencontrant des représentants de tous bords. Finalement, le politique devrait rencontrer encore plus de lobbyistes.

 

 

Barbara Lanne et Florian Aubert