02/11/2022 - 18:58

Proposition de loi « McKinsey » : ce n’est pas l’État qui ne pense plus, ce sont ses obligés qui pensent mal

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En janvier 2021, Politico révélait que le ministère de la Santé avait eu recours à un cabinet conseil américain pour mettre en place sa campagne vaccinale. La rencontre entre la peur épidermique d’une France incapable d’assurer seule sa sécurité sanitaire et le vieux serpent de mer du gâchis d’argent public a fait des étincelles. La sitôt nommée « polémique McKinsey » se met à feuilletonner, jusqu’à la discussion le mois passé d’une proposition de loi au Sénat pour encadrer le recours par l’État à des cabinets conseil, sommant le Gouvernement de s’expliquer.

Et l’explication, comme souvent, est décevante pour les polémistes de tous bords : car oui, l’État fait appel à des entreprises privées pour l’épauler dans ses missions ; et non, ce n’est pas nouveau.

Et en réalité, ce n’est pas là le fondement de la polémique, car il ne viendrait à l’idée de personne de déplorer que l’État ne produise pas lui-même les blouses de ses praticiens hospitaliers ou le matériel informatique de son administration. Au contraire, on aurait plutôt tendance à regretter que ce soit la recherche du moindre coût, plus que de la qualité, qui dirige les politiques d’achats publics. Mais dès qu’il s’agit de prestations intellectuelles, le vent de critiques se lève, alimenté par une inquiétude somme toute vertigineuse :

Et si l’État ne pensait plus ?

Au soupçon d’incompétence de l’État s’ajoute l’idée que le secteur privé cherche, par nature, à abuser les acteurs publics ; comme si la collaboration entre l’État et les entreprises ne pouvait se résumer qu’à des institutions apathiques et indigentes, se laissant mollement manger la laine sur le dos par des entreprises mues par le seul appât du gain, à l’affut de BPU bien dotés et de clients peu regardants.

Triste tableau en vérité, nourri évidemment par des commentateurs politico-médiatiques à l’esprit un peu chagrin ; mais aussi, très froidement, par la somme de nos comportements individuels et a fortiori les nôtres, entreprises de conseils en communication, en stratégie, en organisation.

Parce que oui, nous poursuivons tous l’espoir d’un gros client public sur 3 ans, qui nous offre le luxe de la visibilité et de la stabilité ;

Parce qu’on l’imagine souvent ultra-processé, un peu sclérosé, pas très innovant ;

Parce qu’on a tous déjà vécu des heures terribles sur des cahiers des charges dont la complexité n’égalait que la rigidité ;

Et parce qu’à la fin, on a trop souvent vu nos entreprises offrir des services à la hauteur du fantasme, remplacer l’intelligence par des procédures dont on imagine qu’elles seront rassurantes ; empiler des offres pré-empaquetées sur étagères ; présenter des méthodologies supposées répondre aux enjeux de toutes les institutions ; dédier la même équipe à toutes les missions de marketing territorial, comme si Pau se posait les mêmes questions que Reims, comme si la Direction Générale des Entreprises avait les mêmes problèmes que le Médiateur de la République.

Alors bien sûr que le secteur public est complexe, lourd, procédurier, ankylosé, parce que la machine qu’il fait tourner est celle du collectif, parce que les décisions qu’il prend et met en œuvre ont des conséquences que nous ne parvenons même pas à embrasser. Parce qu’au-delà de la tarte à la crème, il est, réellement, le patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

Et c’est justement parce qu’il perçoit la complexification croissante du monde, de la société, l’accélération des temporalités et la mission toujours plus exigeante qui est la sienne, que l’État cherche à s’adjoindre les services d’acteurs qui, par la nature de leur mission, lui apporteront une autre vision, une fenêtre différente sur la société, d’autres façons de procéder ; qui mettront à son service les meilleurs experts de leurs secteurs.

Et c’est cette richesse, dont bénéficient naturellement tous les acteurs privés, entreprises comme associations, que nous refuserions à l’État, à notre bien commun ?

Ce n’est pas l’État qui ne pense plus ; ce sont ses obligés qui pensent mal.

À nous de nous montrer dignes de la confiance que le public accorde au privé. À nous d’élever, sans cesse, le niveau d’exigence.

Là où il y a de la complexité, répondre par de l’agilité.

Là où il y a de la procédure, répondre par de l’exemplarité.

Là où il y a des enjeux fondamentaux, répondre par du conseil de qualité.

Et là où il y a de l’engagement, répondre présents ; avec la même rigueur, la même constance, que celle que nous attendons légitimement de nos institutions.

 

Clémence Artur et Lionel Cuny