02/04/2020 - 17:13

"Qui croit encore au jour d’après ?" par Clémence Artur

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Le président de la République l’a dit : il faut préparer le jour d’après.

Il parle beaucoup, le président, en ce moment. Sûrement que ses communicants y voient un moyen de rassurer, là où les Français n’y voient qu’un motif supplémentaire d’inquiétude.
On ne va pas se mentir : si le président parle autant, c’est que ça craint grave. 

Alors oui, on aimerait bien penser à demain, nous aussi. Mais penser, c’est prévoir et prévoir, c’est savoir. Et quand on ne sait pas ? Quand on ne sait pas, on doit faire confiance. 

C’est ça qu’il nous dit, le président. 
Faire confiance aux sachants pour préparer le « jour d’après » ; ceux-là mêmes que l’on soupçonne aujourd’hui d’avoir raté le jour d’avant.

Ah ça, elle n’est pas facile la communication gouvernementale, dans cet exercice grandeur nature de collapsologie…

Tout s’effondre, rien ne tient plus : les certitudes, les croyances, les avis, les envies, les peurs, les conseils, les promesses, les interrogations, les doutes, oui, même les doutes. 

 

Au départ, chacun tenait bien son rang. Les partitions étaient écrites, la musique était connue, on avançait sans hésiter. Les inquiets étaient inquiets, les opposants étaient opposés, les moqueurs étaient dans la moquerie, les commentateurs dans le commentaire, les confiants dans la confiance, et chacun était surtout très occupé. 

Par le boulot, d’abord. « Putain, ils ont annulé la réunion à Rio, à cause du coronavirus ». « Ah ouais ? Ils sont vraiment graves chez Machin… ». 

Par la vie sociale, aussi. « Tu sais que Machin ne fait plus la bise ? Il craint la maladie ! ». « Machin il a toujours peur de tout ; il avait fait des stocks de masques avec le H1N1 ». *Rires gras de l’assemblée*. 

Par l’actualité, la réforme des retraites, les gilets jaunes, la campagne municipale, et au fait, t’as fait ta procuration ? Et peu à peu, ce miroir grossissant des médias, qui se mettent à ne parler plus que de cela. 

On connait la mécanique par cœur : la mise à l’agenda d’un sujet public, qui devient politique à force d’être martelé nuit et jour par les journalistes. Alors quand le sujet est vraiment devenu politique, quand le président de la République s’en est saisi, on n’a pas encore cru à la catastrophe. C’était le rouage habituel, que du connu Coco, t’emballes pas. 

Mais ça s’est emballé.

 

On a vu les premières décisions tomber. Les multinationales qui arrêtaient leurs voyages d’affaire dans tous les pays avaient ouvert la danse : l’État a suivi. 
On n’avait pas envisagé un jour L’Oréal avoir raison avant le gouvernement. 

On a suivi l’interdiction des rassemblements, d’abord à 100 personnes, puis tout court, et après 24 heures de tergiversation, le mot « confinement » était lâché. 
Et le grand bal des injonctions contradictoires a commencé.

La veille, 40 millions de Français étaient appelés aux urnes ; le lendemain, ils n’ont plus le droit de sortir de chez eux. Il faut rester chez soi, oui, mais continuer à aller bosser. Il faut faire l’école à distance, oui, mais aussi aller aider les agriculteurs dans les champs. Il faut remplir une attestation dérogatoire pour limiter les sorties, oui, mais on ne peut pas sortir pour 2 motifs en même temps ; ce serait dommage de mutualiser. 

Alors forcément, la confiance s’érode. 

On se dit que quand même, ce gouvernement aurait pu prévoir. On se dit que quand même, les gouvernements précédents auraient pu prévoir. Ne pas couper les vivres à l’hôpital, ne pas couper les vivres au secteur public, ne pas sous-payer les sous-métiers. Il n’y a pas de sous-métiers, qu’on se dit, qu’on écrit sur nos banderoles à nos fenêtres, réalisant, tout ébaubis, que les premiers de cordée n’étaient pas ceux qu’on croyait. Que les régimes spéciaux ont peut être une raison d’être, spéciale. Que sans les agents de caisse, agents d’entretien, chauffeurs routiers, magasiniers, postiers, livreurs en tout genre, quand même, on serait bien emmerdés. 
Franchement, le gouvernement aurait pu prévoir. 

Alors forcément, la confiance s’érode. 

On se dit qu’on a quand même du pot d’avoir un état providence, qu’on a la sécurité sociale, qu’on a un hôpital de qualité, qu’on est une immense puissance mondiale. On a bien entendu le président dire que l’État serait là, quel qu’en soit le prix, quelles qu’en soient les conséquences. Qu’on était prêts, archi-prêts. Et puis on a vu nos médecins porter des masques Décathlon, des sacs poubelles en guise de blouse, lancer des appels aux dons, aux bras supplémentaires. On avait bien rigolé devant ce tweet, qui disait qu’on était en train de vivre la pire crise de notre histoire et qu’on avait un BDE d’école de commerce en guise de gouvernement. Et puis Darmanin a lancé l’idée d’une grande cagnotte nationale pour les nécessiteux et là, on a arrêté de rire. 

Forcément que la confiance s’érode. 

Alors on est tous devenus savants à la place des sachants. On a croisé des données, suivi des courbes, fait des pronostics. Si on ne croit plus dans l’équipe de tête, on peut encore croire dans la science, les mathématiques, l’épidémiologie, c’est pas sorcier finalement. Redis-moi, on a combien de retard sur l’Italie ? 15 jours ? Donc on atteindra le pic le 5 avril, c’est simple, tout est connu, tout est prévisible, heureusement, la science, elle, ne t’abandonne jamais. Et puis on réalise que tout est faux, qu’on ne sait rien. Le taux de mortalité ? Incalculable : on ne connait pas la population infectée. Le nombre de morts ? A l’hôpital ou en général ? Testés ou non testés ?  En Chine ou en Europe ? Le début de l’épidémie ? Novembre ! Novembre, de quelle année ? Le patient 0 ? Le pangolin ? Les courbes sont biaisées, les calculs sont impossibles, on ne prévoit pas sur du vent. 
On ne prévoit pas sur du vent.

 

On a vu une à une les décisions et les choix politiques s’écrouler à l’aune du réel, et puis on a vu le réel s’écrouler. 

 

Alors forcément que la confiance s’érode. 

On a vu l’opposition demander un état d’urgence sanitaire et on a attendu 12h qu’elle hurle au déni de démocratie.
On a vu la droite rappeler l’importance du secteur public et on s’est demandé pourquoi on n’avait pas voté à droite avant.
On a vu des entreprises commencer à offrir leurs services gratuits et on s’est dit qu’on n’aurait jamais dû accepter les services payants.
On a gueulé contre les politiques et les célébrités qui se faisaient tester alors qu’elles allaient bien ; et puis on a vu les politiques et les célébrités commencer à mourir eux aussi.
On a gueulé contre les riches qui partaient dans leurs maisons de campagne infecter les pauvres de l’Ile de Ré ; et puis on s’est félicités que sa petite sœur ait pu rentrer chez maman pour ne pas rester confinée seule dans son studio. 
On a gueulé contre les journaux de confinement de ces écrivains coupés du réel, et puis on a liké toutes les photos de gâteaux de nos contacts Instagram. 

Forcément que la cohérence s’érode.

Parce qu’on refuse d’admettre qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas prévoir, qu’on ne devrait pas juger. Non, quand on ne sait pas, on commente, on crie, on gueule, pour montrer qu’on est vivant.
On continue sa partition, quitte à changer d’instrument, sans sourciller, du jour au lendemain. L’important c’est de faire du bruit, ne pas subir le concert mais porter son coup de triangle à l’édifice. Et tant pis pour la cacophonie. 

Le secteur médical appelle à plus de moyens, le secteur des transports appelle à plus de considération, le secteur associatif appelle à plus de solidarité, le secteur de la communication appelle à plus de communication. 

Voyez, Monsieur le président, on veut tous préparer demain, on veut tous croire que notre heure viendra. Que, comme vous l’avez dit, le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant. On espère tous que dans ce grand programme de reconstruction d’un monde radieux, on aura notre place autour de la table, à un mètre les uns des autres et dans le respect des gestes barrières. 

Et on en oublie que ce qui nous rend vivant ne devrait pas être l’espoir de voir triompher nos certitudes ; mais notre capacité à faire collectivement le meilleur dans le doute.